Don't be
frustrated. Vive la vie !
"Après une
extraordinaire période de beau temps propice aux ambitions les plus grandes, une
acclimatation quasi parfaite, la grande roue de la fortune a tourné alors que
nous nous apprêtions tous à concrétiser nos rêves les plus fous en franchissant
la dernière marche du sommet du Shisha. Une forte dépression venteuse et
neigeuse non prévue la veille et le jour du sommet nous a forcée à prendre la
seule et vraie décision qui vaille, c'est à dire renoncer. D'aucuns y voient la
manifestation d'un échec difficile à accepter, déplorent un destin injuste. J'y
vois pour ma part la noblesse d'un acte d'une parfaite lucidité, qui place la
vie au dessus de tout. La montagne m'a réservé des moments exceptionnels de
félicité, de communion transcendantale, de franche camaraderie, de solidarité
intense avec l'admirable peuple Sherpa.
C'est de cela dont
il faut se souvenir, c'est cela qu'il faut magnifier autour de nous avec amour,
bonté et générosité. La montagne est belle et envoûtante. Elle le restera.
De retour sur le
plancher des vaches, essayons de vivre à son image de pureté intense et de
noblesse éternelle : des vertus universelles qui donnent à la vie tout son sens
par dessus tout.
A tous ceux que
j'aime et qui me le rendent bien."
Gérard, le
yéti sage de Bourg en Bresse.
"Peut-on restituer
fidèlement en quelques pauvres mots ce que l'on a vu et vécu, quand de retour au
camp de base, on parle peu, mais on a dans la pupille mille éclats qui en disent
long sur l'expérience vécue là haut ?
Réveil matinal au
camp 2 : froid antarctique, fin grésil neigeux qui s'infiltre partout, bise qui
cingle dès que l'on met le nez dehors. Se préparer pour monter encore plus haut.
La combe du Shisha est longue mais peu pentue. La neige est tombée en abondance
ces 48 dernières heures, et il faut beaucoup brasser pour faire un pas. La pente
se redresse sensiblement et vers 7100m apparaît le redouté mur de 300m qui mène
au camp 3. Des cordes fixes nous attendent - on dirait qu'elles se moquent !
Agrippés comme des marionnettes sur un fil ténu, l'effort est intense. Las, le
froid est vif et de la glace se forme sur la poignée jumar. Les petites dents de
métal n'accrochent plus la corde. Une glissade de vingt mètres et tout est à
recommencer. Le rocher à côté de moi ressemble à une grosse tête de
saurien antédiluvien. Il me décroche un sourire grimaçant :"Bonne chance !". Je
bricole avec mon tibloc et un mousqueton, un semblant de poignée autobloquante.
Ça marche. Chaque mètre avalé est une victoire sur les éléments et sur soi-même.
Les petits ressauts rocheux qu'il faut passer en équilibre sont conquis au prix
d'efforts de souffle et de patience. Les crampons grincent sur la pierre, la
neige rentre dans les gants, on prie pour que la réparation de fortune tienne le
coup.
Le camp 3 à 7430m
est posé en équilibre sur un replat, à l'ombre d'une grande pyramide de roches,
décorée de rubans à prières. La bise incessante secoue notre pauvre havre sans
discontinuer, s'évertuant à vouloir arracher chaque hauban des minuscules
tentes. Et puis c'est la nuit qui tombe sur un décor dantesque. Une grosse lune
rigolarde nous observe et pose sur le camp une lumière diaphane. Là haut, le
Shisha domine, géant de 8013m, regardant notre petite agitation humaine. Son
arrête sommitale brille sous la lune.
Après quelques
miettes pour dîner (l'appétit n'y est pas), on se "chrysalide" chacun dans son
duvet, l'oreille aux aguets, l'esprit mortifié par le bruit du vent en tempête
et la neige qui fouette la toile de notre frêle abris. Les heures passent,
longues et stériles, sans vrai sommeil. La furie extérieur ne s'apaise point.
Vers 3h du matin, deux courageux tentent bien une sortie pour conquérir les
presque 600m qui nous dominent. Trop de vent, trop de neige, trop de froid, trop
d'inhumanité, trop de risques objectifs pouvant compromettre le retour.
Cependant, un sherpa glisse une bouteille d'oxygène et un masque dans la tente.
Confusions ! Ira-t-on alors ?
Pas de sommet ! les
mantras psalmodiées pendant la puja n'ont sans doute pas été suffisantes.
Obtenir la complaisance des dieux n'est finalement pas chose facile. Les humains
abdiquent.
Pas de sommet ?
vraiment ? et les cinq semaines vécues au Tibet pendant la phase d'acclimatation
? Ça compte pour du beurre (de yack) ?
Mon Shisha s'est
constitué patiemment de mille et unes petites choses, qui en font - in fine -
une très belle réussite : le survol de grands 8000 et le bonheur d'aller toucher
la base du plus haut; le lever de lune sur la masse envoûtante du Potala; la
découverte du peuple tibétain dans sa vie quotidienne et sa foi fervente dans
les monastères; le peuple sherpa dans son incommensurable robustesse; les
volutes de genévrier consumé lors de la puja, qui emmènent aux dieux nos prières
de clémence; le bleu translucide des séracs en équilibre; les petits lemmings
qui batifolent sur les posines glacières; la procession quasi immobile des
grands pénitents dans leurs tuniques éclatantes de blancheur; le ronflement du
réchaud qui peine à faire fondre une neige pulvérulente; la patience et
l'abnégation requise pour monter d'un camp à l'autre; le partage de repas et
d'idées dans une franche camaraderie; le long retour direct du camp 3 au camp de
base, cassé sous le poids du sac; deux nuits à 6900m et une à 7400m pour tenter
d'approcher le monde de l'oxygène rare; une marche sur les crêtes, quasi
contemplative, dominant les hauts plateaux et faisant directement face à "la
montagne au dessus des plaines", royale et sublime de beauté dans les couleurs
du soir ...
C'est tout ça mon
Shisha, et plein d'autres choses encore ...
Il est des sommets
qui se réalisent et d'autres qui se rêvent. Le Shisha tombe sans doute dans
cette dernière catégorie. Et j'aime à penser qu'il gardera à jamais sa grande
part de mystères. Ni lui, ni moi n'avons tout dévoilé à l'autre. Et c'est pas
mal comme ça !
Merci à ma famille
et mes amis chers pour leur support. Greetings to all my overseas friends."
Marc

Dans la montée au camp 3

Marc vers 7100m

Fabrice et Fred au camp 3

Fred vers 7500m lors de la tentative sommet

Descente entre camp 3 et camp 2

Trace à plus de 7000m...
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