Déroulons le fil
de nos journées.
Celle du lundi 11, très
animalière comme vous l’avez pu voir, s’est achevée par un retour à notre
premier mouillage, l’épave «Enterprise », refuge de sterns antarctique, échouée
dans une petite crique bordée de hautes falaises de neige compactée laissant
apparaître les stries des couches accumulées aux couleurs gris bleues
d’intensité variables selon les éclairages. Notre soirée s’est achevée par un
souper, je dis bien souper, eu égard à l’heure tardive (que l’équipage ne lise
ici aucun reproches ni aucune allusion…) aux petits oignons, dans les deux sens
du terme. Caroline (allez, maintenant on peut lui donner du Caro, Hervé son
mari, ici présent, l’un des deux propriétaires de Podorange avec Brice) nous
avait en effet, pour accompagner une pièce de bœuf argentin, fait rissoler des
oignons, de la taille chacun d’une grosse orange, préalablement coupés en quatre
par nos mains expertes, à qui nous avons fait un honneur remarqué comme le fut
d’ailleurs un plat du même légume laissé toute la nuit au four resté allumé.
Après donc un petit
réveil aux gros oignons calcinés, nous sommes allés explorer les environs en
zodiac et sommes tombés en arrêt devant le spectacle de trois vieilles
baleinières volontairement sans doute déposées sur des rochers en prévision
d’une campagne de pêche à venir et qui n’est jamais venue. Les barques aux
bordées presque encore intactes, en chêne massif, lavé, poncé par les chutes de
neige successives, le froid, la mer, les campagnes de pêche, sont toutes d’une
belle teinte gris clair contribuant à les rendre vivantes et émouvantes.
Comme nous sommes tout
de même venus en Antarctique pour y skier… l’heure avait largement sonnée
d’embarquer, puis de débarquer notre équipe avec skis et sacs bien chargés sur
quelques rochers, après avoir slalomé entre icebergs et growlers.
Dans une neige de type
gros sel, nous escaladons skis sur nos sacs une rampe d’une centaine de mètres,
puis mettons nos skis de randonnée. Pas de vent, une température que l’effort
nous permettra de supporter en enlevant une ou deux couches, une forte
réverbération, nous accompagnent pour cette première partie d’ascension qui se
termine vers 19 h, après avoir effectué 1150m de dénivelé, mais une distance
parcourue importante.
Nous installons alors
notre camp après avoir effectué un petit travail de terrassement et
d’aplanissement, puis le soleil apparaît qui ne nous quittera plus puisque nous
prenons notre dîner, sous la tente certes, mais dans lesquelles le soleil
entrera jusqu’à un peu plus se 23 h. Je dois encore ici parler du spectacle qui
s’est offert à nous : des montagnes de l’Est à l’Ouest comme s’il en pleuvait…
aux sommets ourlés de nuages dentelés et diaphanes, notre sommet pour le
lendemain qui nous observait de sa masse qu’on aurait dit facilement accessible,
la mer de nuage en contrebas que l’on devinait si hésitante qu’on la suppliait
presque de se dissiper pour nous permettre de regarder, au Nord, la mer, encore
la mer !
Avant de nous résoudre à
nous mettre sous nos duvets, nous avons attendu qu’Alwin veuille bien
réapparaître d’une randonnée solitaire. A l’évidence il n’en avait pas encore
suffisamment vu, ni n’avait suffisamment randonné pour sa journée. Tout de même,
nous nous sommes inquiétés de ne pas le voir réapparaître, le terrain n’est pas
évident et les crevasses constituent un risque permanent.
Réveillés à cinq heures,
petit déjeuner pris chacun dans sa tente, notre petite colonne s’ébranle alors
vers 6h30 sous un soleil encore timide et un froid qui lui ne l’est vraiment pas
qu’un vent encore léger contribue à renforcer. Mais la mer de nuages a bel et
bien disparu et nous sommes comblés à nouveau par la plénitude du spectacle
auquel nous participons.
Lentement nous nous
élevons, le sommet qui semblait proche s’éloigne, les distances s’allongent et
ce n’est qu’après deux heures de progression lente en altitude qu’enfin la pente
se redresse. Le vent souffle de plus en plus fort, nous nous en protégeons mais
la morsure est sévère. Enfin vers 10h30 nous tenons notre Parry, 2520 m, mais
nous avons le plus grand mal à nous y tenir debout. Chacun s’organise comme il
le peut pour que mains et visages ne gèlent pas. Il faut vite redescendre !
Quelle descente !! Près de 1500 m d’une neige douce, légèrement cartonnée en
haut, légèrement poudreuse jusqu’à notre camp où nous faisons une halte pour
nous y reposer et aussi pour le replier.
1100 m encore à
descendre, à se régaler malgré les dangers qui rodent auxquels nos guides, qui
nous ont si bien guidés, veillent en nous demandant, ici et là, de nous
regrouper afin de passer, ensemble, les passages exposés aux crevasses et aux
séracs.
Encore une journée
d’anthologie seulement troublée, paraît-il, par les jurons et les colères du
signataire de ces lignes, mécontent d’on ne sait quoi…probablement de lui-même,
dont le sac à dos ferme mal, dont les pieds souffrent, la tendinite…Il y en a
qui passent leur temps à se plaindre !
Droit de réponse : oui
je me plains que Podorange ait été scandaleusement en retard au rendez vous que
nous lui avions fixé pour nous récupérer. L’équipage d’ailleurs s’est rendu
compte de cette bévue en nous organisant un déjeuner-goûter auquel nous avons
fait honneur puisqu’en cinq minutes tout avait disparu des assiettes. Je ne
râlerai donc plus. Jusqu’à demain. D’ailleurs je dois dire que, pendant que
j’aggrave dangereusement ma tendinite du bras gauche en vous contant nos
aventures, ces messieurs roupillent tous, non sans m’avoir demandé au préalable
si j’avais l’intention de me mettre non pas au lit mais au clavier. Un clavier
d’ailleurs si débile que je me vois obligé séance tenante, et alors que je vous
quitte à regret, à constater que j’ai déjà renié ma promesse ! J’ai des excuses.

Stern Antarctique : animal joyeux sauf quand on pourrait s'en prendre à
son nid

Cordée (sans corde) de rêve : le couple Caro - Hervé. Un nouveau mât pour
"Enterprise" ?...

Vincent, Arnauld, Ulrich et Alwin après la manœuvre

Il rêve à Moby Dick en prenant la barre de cette baleinière

Mer, rocher, neige : une trilogie imparable

Oberland Bernois ?

Sortant de la mer de nuages, au loin le sommet nous apparaît

Entre ciel et mer, notre campement

23 heures, nous allons bientôt tirer notre révérence au soleil...

... tandis qu'Alwin photographie encore vers 2000 mètres l'immensité
balayée par le vent

Au fond, la Péninsule Antarctique

Le sommet du Mont Parry semble moins débonnaire en regardant vers le nord

Ludo et Arnauld au sommet balayé par un vent aussi froid que puissant

Captés à la descente, ces paysages de rêve

|