Nous voici
(tous) de retour à bord, tout le monde roupille sec, tout le monde
ronfle (ou presque), le signataire ayant l’oreille sensible et peu
tolérante profite du calme, mise à part la musique précitée somme (…)
toute assez classique de ce petit matin pour retrouver le clavier.
Maudit clavier de ce modèle d’ordinateur (je tiens d’Alwin
l’explication : il s’agit du clavier suisse !!) qui provoque quantité de
jurons que je me vois contraints de réfréner ce matin, tenant dans ma
grande bonté à ménager le sommeil de mes camarades.
Journée du 21 janvier
Nous avons bien présent à l'esprit que les
heures et les journées qui vont suivre pour aussi excitantes qu'elles soient
vont exiger une grande vigilance. Nous ne disposons, à l'exception du Mont
Shackleton, d'aucune carte précise, d'aucune indication plus ou moins vague
ni de ces immenses glaciers pour la plupart inexplorés, ni des montagnes dont
nous allons tenter l'ascension.
Podorange, à 5h30 largue
les amarres de la base ukrainienne Vernadsky et nous sommes fins prêts à
débarquer avec skis et pulkas dès 7h30. Le «zod » peine à se frayer un passage
dans une multitude de growlers qui tapissent la surface de la mer, calme fort
heureusement. Notre lieu de débarquement, au pied d’une pente raide, nous met
rapidement dans une ambiance haute montagne. Ambiance qui fut celle de notre
course de la veille, dont nous découvrons, non sans une petite frayeur
rétrospective, le profil plutôt corsé que les conditions météos détestables nous
avaient heureusement caché.
C’est une première, pour
la plupart d’entre nous, que de tirer une pulka et l’exercice demande un petit
apprentissage si l’on ne veut pas se laisser entraîner, surtout lorsque la pente
est en dévers, par le poids de ce ski-mobile. Non que celui-ci soit
considérable, nous ne partons que pour trois jours, mais il faut veiller à ce
que l’engin suive la même trajectoire que la sienne et ne se retourne pas. Les
débuts sont étranges qui donnent la sensation que l’on ne dispose plus de sa
liberté de mouvements, sensation désagréable lorsque l’on n’est pas très à
l’aise, sans même cette luge...
Nous passons quelques
crevasses, les plus ouvertes, mais pas nécessairement les plus dangereuses, se
trouvant au point où le glacier, immense, se trouve en rupture de pente. Puis
nous avançons pendant une bonne heure sur un faux plat, non sans regarder
souvent derrière nous la vue d’une émouvante beauté sur la mer d’un bleu quasi
méditerranéen toute tachetée de points blancs et parsemée d’icebergs, et, de
gauche et de droite, des sommets enneigés qu’on dirait dessinés par Samivel.
Cette vue dont nous avons souvent été privée, nous n’aurons de cesse, tout au
long de ces journées, de nous en repaître sans jamais être le moins du monde
rassasiés, mais bien au contraire en en éprouvant comme une certaine ivresse.
Nous abandonnons alors
nos pulkas, et, équipés de sacs à dos qui nous semblent bien légers, entamons
l’ascension du Mont Scott (882m). Nous parcourons alors un dénivelé de 750 m,
cheminant toujours sur un parcours complexe, toujours choisi judicieusement par
nos guides, et sommes au sommet vers midi, où nous avons la chance de bénéficier
d’une vue exceptionnelle, sur les sommets que nous avons gravis, mais aussi sur
ceux que nous allons tenter.
En une demi heure nous
nous retrouvons au niveau de nos pulkas après une descente gratifiante ô
combien ! Petite pause déjeuner, mais la journée n’est pas terminée, il nous
faut changer de vallée et une nous attendent trois bonnes heures de progression
lente en altitude. C’est dire si nous avons parcouru un grand nombre de
kilomètres. Certains tibias sont à vifs, certaines ampoules explosent, c’est la
dure loi du skieur de randonnée qui s’impose, que l’on croirait réservée aux
débutants mais qui surprend aussi les plus aguerris. Par débutant je nomme
Hervé, qui a abandonné, lui aussi, sa femme et son bateau (cf. SMM), pour se
joindre à nous, et qui découvre ce sport pour lequel il montre une aptitude
remarquable. Il est déjà, incontestablement, très au point en ski, mais plutôt
style Courchevel années 90…
Vers 17 h nous nous
posons enfin après 1700m de montée, sur un terrain qui ne nous demande pas
d’efforts de terrassements, les trois tentes sont dressées plus ou moins vite
selon ceux qui sont à la manœuvre, tandis que les réchauds ronflent déjà et que
la neige fond dans les casseroles, trop lentement au gré de certains. Faire de
l’eau, à 7500 m d’altitude comme à 850 m, notre altitude de ce soir, constitue
toujours l’activité primordiale et principale de l’alpiniste et nous nous y
adonnons jusqu’à épuisement des cartouches de gaz. Nous ne voyons guère passer
les heures et celle du dîner a sonné, qui nous permet de retrouver le goût
inimitable, étrange, peut-on parler d’ailleurs de goût, de ces sachets de pâtes
déshydratées, d’un aspect si rébarbatif qu’il faut être anormalement constitué
pour leur attribuer un quelconque goût. A cet exercice certains prennent un vrai
plaisir, tandis que d’autres, jaloux sans doute de ne pas disposer des mêmes
facultés, se nourrissent à grand peine en regardant les autres le faire de si
bon cœur. Il est temps alors de mettre la tente, organisée façon berbère, en
configuration chambre à coucher. A trois dans chaque tente, cela demande
quelques contorsions qu’autorisent nos North Face VE-25, et c’est avec volupté
que nous nous glissons dès 20h30 dans nos sacs de couchage haute performance, la
volupté en question étant accrue par la vue de la neige qui tombe faiblement
mais enveloppe notre cocon d’une atmosphère ouatée.
Journée du 22 janvier
5h30 réveil sans
douceur, afin d’être prêts pour une grosse journée que menace toutefois un épais
brouillard et l’absence totale de vent qui pourrait le dégager. Notre camp est
implanté au pied du Mont Shackleton, notre objectif principal pour cette
journée. Si le Mont Français nous a échappé, pour cause de météo défavorable au
moment où nous étions à son pied, nous espérons pouvoir réaliser l’ascension de
cette montagne. Elle comporte en effet un nom magistralement évocateur de l’une
des plus impressionnantes aventures qui eut lieu sur le territoire antarctique.
Deux ukrainiens la veille nous ont longuement et précisément raconté leur
ascension sur ce sommet, à la cime duquel ils ont planté un petit mât en
aluminium au pied duquel est fixé un cylindre contenant un petit livre blanc et
un crayon afin que les prochains «summiters » y inscrivent leurs noms.
A 7h nous quittons notre
camp, sans le démonter, et mettrons deux heures pour devenir à notre tour « summiters »
au terme d’un effort qui finalement nous a semblé moins difficile que ce à quoi
nous avaient préparé Pacha et Igor. Sans doute l’itinéraire choisi par nos
guides était-il différent de celui emprunté par les ukrainiens qui étaient eux,
pour l’essentiel de leur ascension, à pieds.
Tandis que nous gagnions
de l’altitude et franchissions quelques difficultés exigeant une vigilance
certaine, les pages du livre de Sir Ernest Shakelton nous revenaient en mémoire,
nous donnant un allant et une allure qui voulaient lui rendre un modeste
hommage.
Après que nos noms aient
été inscrits sur le livre d’or, miraculeusement la vue se dégage et nous
pouvons alors profiter pleinement du panorama grandiose qui se présente. Mais la
journée est loin d’être terminée et nous redescendons sans tarder. Lorsque nous
faisons halte c’est pour contempler nos beaux virages et maudire tout en en
riant nos (rares) mauvaises chutes. A 11h nous sommes de retour au camp et, Ludo
nous propose alors de ne pas en rester là et de repartir pour un autre sommet,
qui est en réalité sur les cartes dont nous disposons nommé à tort Shackleton
(les dénominations et les altitudes portées sur les cartes dont nous disposons
sont parfois fantaisistes). Nous remettons alors nos peaux sous nos skis et
repartons pour une ascension qui ne se révélera pas aussi simple que celle à
laquelle on s’attendait. La visibilité nulle ne facilitera pas notre progression
sur cette montagne au sommet moins élevé de 200m que le précédent et notre
descente sera effectuée prudemment. A 13h nous déjeunons rapidement près de nos
tentes, puis les démontons et, pulkas chargées et arrimés solidement, nous
repartons tels des nomades vers la prochaine destination.
Il nous faut passer un
col sans prendre vraiment de l’altitude, incurver vers la droite notre trace,
contourner bon nombre de crevasses, tâter la neige du bout du bâton en enfonçant
celui-ci aussi profondément que possible, pour s’assurer que « cela doit
passer ». Les pulkas, lorsque leur centre de gravité est trop élevé ou qu’elles
franchissent un obstacle se retournent et contraignent à un arrêt pour les
mettre dans le bon sens. Notre technique s’améliore et l’on se prend à imaginer
que l’on est ainsi apte à atteindre le pôle en pareil équipage. Nous voici
parvenus alors au pied de notre objectif pour le lendemain, le Mont Peary, et
l’heure est venue d’installer à nouveau notre camp. Les mêmes se « remettent »
ensemble et il nous faudra incontestablement moins de temps qu’hier pour
profiter pleinement de notre sweet home. Tandis que la neige fond déjà dans les
casseroles, on se rend visite d’une tente à l’autre pour prendre des idées
d’organisation intérieure ou constater que tel ou tel dispose d’un élément de
confort dont on ne connaissait pas l’existence, à moins que ce soit pour
proférer quelques propos sarcastiques à celui qui prétend que sa méthode pour
ceci ou pour cela est la seule qui vaille !
Puis vient l’heure de
s’installer, de prendre ses aises dans l’espace en mettant les deux autres
carrément mal à l’aise lorsque sont retirés chaussures et vêtements. C’est en
effet le temps béni des insinuations forcément déplacées, des accusations
formulées par celui qui bien sûr n’a rien à se reprocher. Les potaches
simplement n’ont plus tout à fait l’âge de l’être, mais qu’importe…tout cela se
passe dans la bonne humeur de ceux qui savent qu’il s’agit de leur dernière nuit
passée sur les glaciers de la péninsule antarctique. Une fois préparé et pris
notre dîner, une petite flasque de génépi, circulera de tente en tente, qui
apportera un complément de bonne humeur. Vient alors l’extinction des feux
tandis qu’il fait encore grand jour, un jour permanent que la couleur jaune de
la toile de tente rendra encore plus lumineux.
Journée du 23 janvier
6h00, tout le monde est
prêt et nous quittons notre camp pour entamer l’ascension du Mont Peary, indiqué
sur la carte comme culminant à 1800m.
C’est à un bien beau
moment de ski que nous allons nous livrer et qui verra cinq d’entre nous tomber
plus ou moins sérieusement dans une crevasse. La chute la plus sérieuse sera
celle d’Ulrich qui, tandis que deux d’entre nous sont passés sur un pont de
neige, ne peut éviter que celui-ci se rompe. Il chute alors de cinq bons mètres
dans la crevasse, mais bien assuré par celui qui le précède et par celui qui lui
succède, au moyen notamment de ce que l’on appelle un téléphérique (corde tendue
et attachée entre les deux individus qui sont de part et d’autre de la crevasse
et à laquelle celui qui la franchit s’attache au moyen d’un mousqueton qui
coulisse sur le fil en même temps que le candidat aux sensations forte
progresse), il attend patiemment et stoïquement qu’on le tire de ce bien mauvais
pas. Il est à noter le calme exemplaire dont il ne se départira pas tout au long
d’une manœuvre qui prendra près de trois quart d’heure, manœuvre au cours de
laquelle il aura la présence d’esprit de photographier le fond de la crevasse,
comme la vue qu’il avait de la surface !
Suivent alors une belle
progression et d’autres passages scabreux à franchir, puis apparaît alors un
immense plateau qu’il nous faut traverser pour gagner un sommet dont on ne voit
d’ailleurs pas nettement où il se trouve. Nous le situons au moment où la mer
réapparaît à nos regards éblouis. Le GPS indique alors 2070 m, rien à voir avec
celle indiquée sur la carte. Nous restons un bon moment au sommet étonnés et
comblés qu’aucun vent ne le balaye et qu’aucun nuage n’apparaisse à l’horizon.
La descente s’effectue
avec beaucoup de prudence dans une neige assez compacte que seuls les skieurs
expérimentés et stylés sauront tracer à la perfection. Pour les autres une
certaine appréhension, une technique sans doute moins aboutie, et aussi une
certaine fatigue donneront sans doute sur le film tourné des images d’un
académisme discutable. Mais c’est bien là la dernière de nos
préoccupations…C’est aussi notre dernier sommet et déjà, tandis que nous sommes
de retour au camp, pour le démonter et rapidement déjeuner, nous repensons à
Podorange, le confort qui nous y attend, les petits plats qui nous y sont
mijotés.
Mais c’est aller un peu
vite en besogne, et s’il nous est annoncé entre trois quart d’heure et une heure
de descente pour retrouver l’annexe de Podorange, il nous faudra bien plus du
double de ce temps-là pour y parvenir. Des crevasses, encore des crevasses,
contraignent à un parcours en légère déclivité, si légère qu’il nous faudra
pousser sérieusement sur nos bâtons. Quelle chaleur en Antarctique ! Quelle soif
nous prend la gorge ! Que de rêves de « petite mousse » anime cette dernière
partie de notre périple ! Puis tout à coup nous apercevons au loin le haut du
mât de Podorange, sauvé, quoique, non, Ulrich nous refait encore le coup de la
crevasse… mais cette fois-ci il nous la joue modeste et consent à ne s’y
enfoncer que de la moitié de son corps.
Apparaît alors le visage
de Caro, tout sourire pour nous mais aussi, on l’aura deviné, pour son doux et
tendre Hervé… Il faut encore négocier avec nos « chiens » en laisse une dernière
pente soutenue, mais dans une neige genre gros sel, quelques virages dans
lesquels les chiens prendront une vitesse incontrôlée. Voilà, nous y sommes,
prêts à réembarquer, non sans que trois d’entre nous, Philippe, Hervé
et…moi-même n’allions nous baigner dans une eau trop transparente et bleue pour
qu’on y résiste. Vous dire qu’on a rejoint le bateau à la nage, non, vous ne
nous croirez pas ! Mais enfin nous avons effectué quelques brasses, quelques
battements de pieds dans une eau dont la température nous a redonné un tonus du
feu de Dieu !
S’en suivirent, à bord,
la descente immédiate d’un nombre considérable de bouteilles d’eau, de bière, de
coca, et la consommation d’une soupe de poissons délicieuse. Puis nous naviguons
alors dans ce qu’il est coutume d’appeler le cimetière des icebergs, de toutes
les formes, les plus improbables et les plus incroyables, lorsque, tout à coup,
crac boum, tout valse, tout cogne : nous talonnons… La quille a heurté, mais à
faible allure, un haut fond non indiqué sur les cartes marines. Une simple
marche arrière nous tirera de cette situation qui eut pu être délicate et qui
fait mal aux tripes et bien évidemment au bateau. Mais il en faut plus pour
émouvoir Ulrich qui découpe l’agneau dont nous ferons notre dîner, plus tard,
vers 22h30 tandis que nous mouillons là où Charcot a hiverné en 1904 sur « Le
Français ».
Ainsi nous avons
retrouvé l’heure espagnole et bientôt nos bannettes sur lesquelles nous nous
affalons sans demander notre reste mais conscients de la chance dont nous avons
bénéficiée pour effectuer le parcours, sans doute jamais effectué, que nous
avons réalisé ces trois derniers jours. Nous sommes conscients aussi que sans
nos guides, rien de tout cela n’eut été possible. Qu’ils soient ici remerciés
chaleureusement des moments si forts et exceptionnels que nous avons eus le
privilège de vivre ensemble !
PS : le ski, c’est
fini ! La mer reprend ses droits et il nous faut maintenant regagner Ushuaia.
Dans quelques heures nous allons à nouveau reprendre le Drake, redouté par les
marins et encore plus par nous qui ne le sommes pas, Alwin mis à part. Nous nous
apprêtons donc à trois ou quatre jours difficiles. Dès que nous aurons atteint
bon port, en effectuant un arrêt obligatoire à Port Williams, au Chili, nous
reviendrons vous raconter notre traversée et vous transmettrons quelques photos
de celle-ci et des membres de notre équipée, alpinistes et marins.

Un peu raide l'apprentissage à la traction des pulkas mais quel décor !

Sur notre droite la pente gravie la veille : y serions-nous allés si nous
l'avions vue ?

Premier franchissement de crevasse avec les pulkas

En route pour le sommet du Scott ...

... et cheminement esthétique pour y parvenir



Notre premier camp avec au loin vue sur mer

Parvenus au point culminant du Shackleton, nous y retrouvons le mât planté
là par Igor et Pacha

Impressionnante la gueule du monstre

Courage, fuyons-le...

Le Peary beaucoup plus tourmenté qu'il ne paraissait vu du sommet du
Shackleton

Nous découvrons l'itinéraire au fur et à mesure de notre progression

Un petit coin de ciel bleu observé par Ulrich tombé dans une crevasse

Bientôt la fin d'une situation délicate...

Chacun à sa façon récupère sur l'immense sommet du Peary

Cairn édifié par Charcot lors de son hivernage en 1904

Regards amicaux portés par ces éléphants de mer sur des visiteurs
inattendus
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