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Expédition Ski exploration en Péninsule Antarctique

24 janvier - Apothéose


  

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Nous voici (tous) de retour à bord, tout le monde roupille sec, tout le monde ronfle (ou presque), le signataire ayant l’oreille sensible et peu tolérante profite du calme, mise à part la musique précitée somme (…) toute assez classique de ce petit matin pour retrouver le clavier. Maudit clavier de ce modèle d’ordinateur (je tiens d’Alwin l’explication : il s’agit du clavier suisse !!) qui provoque quantité de jurons que je me vois contraints de réfréner ce matin, tenant dans ma grande bonté à ménager le sommeil de mes camarades.

Journée du 21 janvier

Nous avons bien présent à l'esprit que les heures et les journées qui vont suivre pour aussi excitantes qu'elles soient vont exiger une grande vigilance. Nous ne disposons, à l'exception du Mont Shackleton, d'aucune carte précise, d'aucune indication plus ou moins vague ni de ces immenses glaciers pour la plupart inexplorés, ni des montagnes dont nous allons tenter l'ascension.

Podorange, à 5h30 largue les amarres de la base ukrainienne Vernadsky et nous sommes fins prêts à débarquer avec skis et pulkas dès 7h30. Le «zod » peine à se frayer un passage dans une multitude de growlers qui tapissent la surface de la mer, calme fort heureusement. Notre lieu de débarquement, au pied d’une pente raide, nous met rapidement dans une ambiance haute montagne. Ambiance qui fut celle de notre course de la veille, dont nous découvrons, non sans une petite frayeur rétrospective, le profil plutôt corsé que les conditions météos détestables nous avaient heureusement caché.

C’est une première, pour la plupart d’entre nous, que de tirer une pulka et l’exercice demande un petit apprentissage si l’on ne veut pas se laisser entraîner, surtout lorsque la pente est en dévers, par le poids de ce ski-mobile. Non que celui-ci soit considérable, nous ne partons que pour trois jours, mais il faut veiller à ce que l’engin suive la même trajectoire que la sienne et ne se retourne pas. Les débuts sont étranges qui donnent la sensation que l’on ne dispose plus de sa liberté de mouvements, sensation désagréable lorsque l’on n’est pas très à l’aise, sans même cette luge...

Nous passons quelques crevasses, les plus ouvertes, mais pas nécessairement les plus dangereuses, se trouvant au point où le glacier, immense, se trouve en rupture de pente. Puis nous avançons pendant une bonne heure sur un faux plat, non sans regarder souvent derrière nous la vue d’une émouvante beauté sur la mer d’un bleu quasi méditerranéen toute tachetée de points blancs et parsemée d’icebergs, et, de gauche et de droite, des sommets enneigés qu’on dirait dessinés par Samivel. Cette vue dont nous avons souvent été privée, nous n’aurons de cesse, tout au long de ces journées, de nous en repaître sans jamais être le moins du monde rassasiés, mais bien au contraire en en éprouvant comme une certaine ivresse.

Nous abandonnons alors nos pulkas, et, équipés de sacs à dos qui nous semblent bien légers, entamons l’ascension du Mont Scott (882m). Nous parcourons alors un dénivelé de 750 m, cheminant toujours sur un parcours complexe, toujours choisi judicieusement par nos guides, et sommes au sommet vers midi, où nous avons la chance de bénéficier d’une vue exceptionnelle, sur les sommets que nous avons gravis, mais aussi sur ceux que nous allons tenter.

En une demi heure nous nous retrouvons au niveau de nos pulkas après une descente gratifiante ô combien ! Petite pause déjeuner, mais la journée n’est pas terminée, il nous faut changer de vallée et une nous attendent trois bonnes heures de progression lente en altitude. C’est dire si nous avons parcouru un grand nombre de kilomètres. Certains tibias sont à vifs, certaines ampoules explosent, c’est la dure loi du skieur de randonnée qui s’impose, que l’on croirait réservée aux débutants mais qui surprend aussi les plus aguerris. Par débutant je nomme Hervé, qui a abandonné, lui aussi, sa femme et son bateau (cf. SMM), pour se joindre à nous, et qui découvre ce sport pour lequel il montre une aptitude remarquable. Il est déjà, incontestablement, très au point en ski, mais plutôt style Courchevel années 90…

Vers 17 h nous nous posons enfin après 1700m de montée, sur un terrain qui ne nous demande pas d’efforts de terrassements, les trois tentes sont dressées plus ou moins vite selon ceux qui sont à la manœuvre, tandis que les réchauds ronflent déjà et que la neige fond dans les casseroles, trop lentement au gré de certains. Faire de l’eau, à 7500 m d’altitude comme à 850 m, notre altitude de ce soir, constitue toujours l’activité primordiale et principale de l’alpiniste et nous nous y adonnons jusqu’à épuisement des cartouches de gaz. Nous ne voyons guère passer les heures et celle du dîner a sonné, qui nous permet de retrouver le goût inimitable, étrange, peut-on parler d’ailleurs de goût, de ces sachets de pâtes déshydratées, d’un aspect si rébarbatif qu’il faut être anormalement constitué pour leur attribuer un quelconque goût. A cet exercice certains prennent un vrai plaisir, tandis que d’autres, jaloux sans doute de ne pas disposer des mêmes facultés, se nourrissent à grand peine en regardant les autres le faire de si bon cœur. Il est temps alors de mettre la tente, organisée façon berbère, en configuration chambre à coucher. A trois dans chaque tente, cela demande quelques contorsions qu’autorisent nos North Face VE-25, et c’est avec volupté que nous nous glissons dès 20h30 dans nos sacs de couchage haute performance, la volupté en question étant accrue par la vue de la neige qui tombe faiblement mais enveloppe notre cocon d’une atmosphère ouatée.

Journée du 22 janvier

5h30 réveil sans douceur, afin d’être prêts pour une grosse journée que menace toutefois un épais brouillard et l’absence totale de vent qui pourrait le dégager. Notre camp est implanté au pied du Mont Shackleton, notre objectif principal pour cette journée. Si le Mont Français nous a échappé, pour cause de météo défavorable au moment où nous étions à son pied, nous espérons pouvoir réaliser l’ascension de cette montagne. Elle comporte en effet un nom magistralement évocateur de l’une des plus impressionnantes aventures qui eut lieu sur le territoire antarctique. Deux ukrainiens la veille nous ont longuement et précisément raconté leur ascension sur ce sommet, à la cime duquel ils ont planté un petit mât en aluminium au pied duquel est fixé un cylindre contenant un petit livre blanc et un crayon afin que les prochains «summiters » y inscrivent leurs noms.

A 7h nous quittons notre camp, sans le démonter, et mettrons deux heures pour devenir à notre tour « summiters » au terme d’un effort qui finalement nous a semblé moins difficile que ce à quoi nous avaient préparé Pacha et Igor. Sans doute l’itinéraire choisi par nos guides était-il différent de celui emprunté par les ukrainiens qui étaient eux, pour l’essentiel de leur ascension, à pieds.

Tandis que nous gagnions de l’altitude et franchissions quelques difficultés exigeant une vigilance certaine, les pages du livre de Sir Ernest Shakelton nous revenaient en mémoire, nous donnant un allant et une allure qui voulaient lui rendre un modeste hommage.

Après que nos noms aient été inscrits sur le livre d’or, miraculeusement la vue se dégage et  nous pouvons alors profiter pleinement du panorama grandiose qui se présente. Mais la journée est loin d’être terminée et nous redescendons sans tarder. Lorsque nous faisons halte c’est pour contempler nos beaux virages et maudire tout en en riant nos (rares) mauvaises chutes. A 11h nous sommes de retour au camp et, Ludo nous propose alors de ne pas en rester là et de repartir pour un autre sommet, qui est en réalité sur les cartes dont nous disposons nommé à tort Shackleton (les dénominations et les altitudes portées sur les cartes dont nous disposons sont parfois fantaisistes). Nous remettons alors nos peaux sous nos skis et  repartons pour une ascension qui ne se révélera pas aussi simple que celle à laquelle on s’attendait. La visibilité nulle ne facilitera pas notre progression sur cette montagne au sommet moins élevé de 200m que le précédent et notre descente sera effectuée prudemment. A 13h nous déjeunons rapidement près de nos tentes, puis les démontons et, pulkas chargées et arrimés solidement, nous repartons tels des nomades vers la prochaine destination.

Il nous faut passer un col sans prendre vraiment de l’altitude, incurver vers la droite notre trace, contourner bon nombre de crevasses, tâter la neige du bout du bâton en enfonçant celui-ci aussi profondément que possible, pour s’assurer que « cela doit passer ». Les pulkas, lorsque leur centre de gravité est trop élevé ou qu’elles franchissent un obstacle se retournent et contraignent à un arrêt pour les mettre dans le bon sens. Notre technique s’améliore et l’on se prend à imaginer que l’on est ainsi apte à atteindre le pôle en pareil équipage. Nous voici parvenus alors au pied de notre objectif pour le lendemain, le Mont Peary, et l’heure est venue d’installer à nouveau notre camp. Les mêmes se « remettent » ensemble et il nous faudra incontestablement moins de temps qu’hier pour profiter pleinement de notre sweet home. Tandis que la neige fond déjà dans les casseroles, on se rend visite d’une tente à l’autre pour prendre des idées d’organisation intérieure ou constater que tel ou tel dispose d’un élément de confort dont on ne connaissait pas l’existence, à moins que ce soit pour proférer quelques propos sarcastiques à celui qui prétend que sa méthode pour ceci ou pour cela est la seule qui vaille !

Puis vient l’heure de s’installer, de prendre ses aises dans l’espace en mettant les deux autres carrément mal à l’aise lorsque sont retirés chaussures et vêtements. C’est en effet le temps béni des insinuations forcément déplacées, des accusations formulées par celui qui bien sûr n’a rien à se reprocher. Les potaches simplement n’ont plus tout à fait l’âge de l’être, mais qu’importe…tout cela se passe dans la bonne humeur de ceux qui savent qu’il s’agit de leur dernière nuit passée sur les glaciers de la péninsule antarctique. Une fois préparé et pris notre dîner, une petite flasque de génépi, circulera de tente en tente, qui apportera un complément de bonne humeur. Vient alors l’extinction des feux tandis qu’il fait encore grand jour, un jour permanent que la couleur jaune de la toile de tente rendra encore plus lumineux.

Journée du 23 janvier 

6h00, tout le monde est prêt et nous quittons notre camp pour entamer l’ascension du Mont Peary, indiqué sur la carte comme culminant à 1800m.

C’est à un bien beau moment de ski que nous allons nous livrer et qui verra cinq d’entre nous tomber plus ou moins sérieusement dans une crevasse. La chute la plus sérieuse sera celle d’Ulrich qui, tandis que deux d’entre nous sont passés sur un pont de neige, ne peut éviter que celui-ci se rompe. Il chute alors de cinq bons mètres dans la crevasse, mais bien assuré par celui qui le précède et par celui qui lui succède, au moyen notamment de ce que l’on appelle un téléphérique (corde tendue et attachée entre les deux individus qui sont de part et d’autre de la crevasse et à laquelle celui qui la franchit s’attache au moyen d’un mousqueton qui coulisse sur le fil en même temps que le candidat aux sensations forte progresse), il attend patiemment et stoïquement qu’on le tire de ce bien mauvais pas. Il est à noter le calme exemplaire dont il ne se départira pas tout au long d’une manœuvre qui prendra près de trois quart d’heure, manœuvre au cours de laquelle il aura la présence d’esprit de photographier le fond de la crevasse, comme la vue qu’il avait de la surface !

Suivent alors une belle progression et d’autres passages scabreux à franchir, puis apparaît alors un immense plateau qu’il nous faut traverser pour gagner un sommet dont on ne voit d’ailleurs pas nettement où il se trouve. Nous le situons au moment où la mer réapparaît à nos regards éblouis. Le GPS indique alors 2070 m, rien à voir avec celle indiquée sur la carte. Nous restons un bon moment au sommet étonnés et comblés qu’aucun vent ne le balaye et qu’aucun nuage n’apparaisse à l’horizon.

La descente s’effectue avec beaucoup de prudence dans une neige assez compacte que seuls les skieurs expérimentés et stylés sauront tracer à la perfection. Pour les autres une certaine appréhension, une technique sans doute moins aboutie, et aussi une certaine fatigue donneront sans doute sur le film tourné des images d’un académisme discutable. Mais c’est bien là la dernière de nos préoccupations…C’est aussi notre dernier sommet et déjà, tandis que nous sommes de retour au camp, pour le démonter et rapidement déjeuner, nous repensons à Podorange, le confort qui nous y attend, les petits plats qui nous y sont mijotés.

Mais c’est aller un peu vite en besogne, et s’il nous est annoncé entre trois quart d’heure et une heure de descente pour retrouver l’annexe de Podorange, il nous faudra bien plus du double de ce temps-là pour y parvenir. Des crevasses, encore des crevasses, contraignent à un parcours en légère déclivité, si légère qu’il nous faudra pousser sérieusement sur nos bâtons. Quelle chaleur en Antarctique ! Quelle soif nous prend la gorge ! Que de rêves de « petite mousse » anime cette dernière partie de notre périple ! Puis tout à coup nous apercevons au loin le haut du mât de Podorange, sauvé, quoique, non, Ulrich nous refait encore le coup de la crevasse… mais cette fois-ci il nous la joue modeste et consent à ne s’y enfoncer que de la moitié de son corps.

Apparaît alors le visage de Caro, tout sourire pour nous mais aussi, on l’aura deviné, pour son doux et tendre Hervé… Il faut encore négocier avec nos « chiens » en laisse une dernière pente soutenue, mais dans une neige genre gros sel, quelques virages dans lesquels les chiens prendront une vitesse incontrôlée. Voilà, nous y sommes, prêts à réembarquer, non sans que trois d’entre nous, Philippe, Hervé et…moi-même n’allions nous baigner dans une eau trop transparente et bleue pour qu’on y résiste. Vous dire qu’on a rejoint le bateau à la nage, non, vous ne nous croirez pas ! Mais enfin nous avons effectué quelques brasses, quelques battements de pieds dans une eau dont la température nous a redonné un tonus du feu de Dieu !

S’en suivirent, à bord, la descente immédiate d’un nombre considérable de bouteilles d’eau, de bière, de coca, et la consommation d’une soupe de poissons délicieuse. Puis nous naviguons alors dans ce qu’il est coutume d’appeler le cimetière des icebergs, de toutes les formes, les plus improbables et les plus incroyables, lorsque, tout à coup, crac boum, tout valse, tout cogne : nous talonnons… La quille a heurté, mais à faible allure, un haut fond non indiqué sur les cartes marines. Une simple marche arrière nous tirera de cette situation qui eut pu être délicate et qui fait mal aux tripes et bien évidemment au bateau. Mais il en faut plus pour émouvoir Ulrich qui découpe l’agneau dont nous ferons notre dîner, plus tard, vers 22h30 tandis que nous mouillons là où Charcot a hiverné en 1904  sur « Le Français ».

Ainsi nous avons retrouvé l’heure espagnole et bientôt nos bannettes sur lesquelles nous nous affalons sans demander notre reste mais conscients de la chance dont nous avons bénéficiée pour effectuer le parcours, sans doute jamais effectué, que nous avons réalisé ces trois derniers jours. Nous sommes conscients aussi que sans nos guides, rien de tout cela n’eut été possible. Qu’ils soient ici remerciés chaleureusement des moments si forts et exceptionnels que nous avons eus le privilège de vivre ensemble !

PS : le ski, c’est fini ! La mer reprend ses droits et il nous faut maintenant regagner Ushuaia. Dans quelques heures nous allons à nouveau reprendre le Drake, redouté par les marins et encore plus par nous qui ne le sommes pas, Alwin mis à part. Nous nous apprêtons donc à trois ou quatre jours difficiles. Dès que nous aurons atteint bon port, en effectuant un arrêt obligatoire à Port  Williams, au Chili, nous reviendrons vous raconter notre traversée et vous transmettrons quelques photos de celle-ci et des membres de notre équipée, alpinistes et marins.


Un peu raide l'apprentissage à la traction des pulkas mais quel décor !


Sur notre droite la pente gravie la veille : y serions-nous allés si nous l'avions vue ?


Premier franchissement de crevasse avec les pulkas


En route pour le sommet du Scott ...


... et cheminement esthétique pour y parvenir


Notre premier camp avec au loin vue sur mer


Parvenus au point culminant du Shackleton, nous y retrouvons le mât planté là par Igor et Pacha


Impressionnante la gueule du monstre


Courage, fuyons-le...


Le Peary beaucoup plus tourmenté qu'il ne paraissait vu du sommet du Shackleton


Nous découvrons l'itinéraire au fur et à mesure de notre progression


Un petit coin de ciel bleu observé par Ulrich tombé dans une crevasse


Bientôt la fin d'une situation délicate...


Chacun à sa façon récupère sur l'immense sommet du Peary


Cairn édifié par Charcot lors de son hivernage en 1904


Regards amicaux portés par ces éléphants de mer sur des visiteurs inattendus
 

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