Il faut bien de
l’abnégation, on en conviendra, pour, aussi modeste plumassier soit-on,
accepter que le poids des mots pèse si peu par rapport à celui des
photos. Pour aussi banal que soit ce constat, il n’en suscite pas moins
un soupçon d’état d’âme n’ayant guère sa place dans le récit de nos
aventures quasi polaires. On me pardonnera peut être cette digression
quand on saura qu’il m’a été rapporté, non sans une certaine
délicatesse, que les textes que je ponds avec passion mais aussi avec
les inévitables douleurs de l’accouchement et les doigts tout engourdis
par le froid et le clavier, ne sont lus que par ceux qui savent lire...
Il reste donc sans doute encore quelques spécimens et c’est à eux, et
avec amour, que je vais écrire, aussi brièvement que possible
toutefois…comment s’est déroulée notre traversée.
Gros vent nous en eûmes,
grosse houle croisée nous en eûmes, grosse "pétole" nous en eûmes, mais
toutefois avec moins de virulence que lors de notre traversée dans l’autre sens.
Les chiffres parlent : nous avons été propulsés par des vents sud sud-ouest de
30 nœuds, avec des rafales à 36 nœuds, nous avons mis douze heures de plus pour
effectuer le parcours de retour par comparaison avec celui de l’aller, tandis
que nous n’avons parcouru que 60 milles de plus au retour, soit un total 680
milles pour ce parcours (tandis qu'au total nous aurons parcouru .
Sans doute cette fois-ci
sommes-nous mieux amarinés, mieux aptes à comprendre Podorange, et à le barrer
en y prenant un réel plaisir, tandis que nous avions auparavant subit les lois
du vent, de la mer, du bateau. Ah cette jouissance, lorsque l’on a la sensation
d’avoir correctement anticipé l’amplitude de la vague qui arrive par derrière,
celle de constater qu’on tient son cap avec constance sans donner des coups de
barre trop amples et brutaux soit à babord soit à tribord que l’on corrige avec
d’autres coups de barre excessifs en directions inverses ! Podorange je te mâte,
inutile de tenter de me montrer que tu es le plus fort, on avait parfois comme
l’impression de lui imprimer une volonté plus forte que celle imposée par de ses
45 tonnes enivrée de vent frais. L’instant d’après un gros paquet d’eau de mer,
toute aussi fraîche, vous single le visage et vous rappelle à la raison, mais
c’est bien protégé par sa veste de quart remontée jusqu’aux yeux qu’on l’a reçu
et l’on se marre, et se prend à dire en douce "même pas mal"…
Oh marin, on se calme !
De retour dans le carré, j’en connais au moins un qui s’en est pris plein la
tronche, pas d’eau de mer, mais d’un bol bouillant de chocolat au lait préparé à
grand peine. Il faut imaginer les contorsions contre nature à effectuer pour
rester simplement debout, lorsque le bateau gite jusqu’à son point de rupture,
et qui se multiplient dès qu’il faut entreprendre les actions les plus
naturelles comme celles qui, tout aussi naturelles, vous dirigent à grand peine
vers la cuisinière à gaz. On s’accroche alors rageusement au moindre point fixe,
mais le plancher semble se dérober, Podorange enfourne alors, puis l’étrave
remonte, un peu comme le font les baleines pour reprendre leurs respirations. Le
bateau replonge et cette fois-ci c’est foutu, cette amplitude-là on ne l’avait
pas anticipée, provoquée sans doute par une rafale de vent, ou une erreur du
barreur, tout valse et le petit réconfort qu’on a mis si longtemps à se
préparer, juste avant ou juste après son tour de quart, se répand partout. Suit
une bordée d’injures dont paraît-il, à bord, je suis le seul à faire un usage
immodéré. Personne n’est parfait… sauf notre belle unité qui file ses onze
nœuds, insensible au drame qui s’est joué.
Le bateau du dehors et
celui du dedans, deux univers qui semblent s’ignorer lors des changements de
quart. La nuit ils sont effectués parfois sans qu’un seul mot ne soit échangé
entre l’équipe qui termine le sien et celle qui va le prendre, à l’exception
toutefois d’un chiffre, celui du cap à tenir. Le silence n’est-il pas la seule
façon d’écouter le concerto fantastique qui se joue et dont le vent est le chef
d’orchestre respecté et incontesté. Il y a de la langueur dans les calmes plats,
inquiétants, crispants parfois lorsque seule est jouée la partition qui ne
comprend que des notes de piano un peu mélancoliques ; il y a du grandiose, de
l’ivresse, lorsque tous les instruments sont appelés par le maître à donner le
meilleur d’eux-mêmes ! Mais on n’entend pas la même musique selon qu’on est dans
sa bannette ou sur le pont, à l’intérieur elle est plus brutale, comme distordue
et amplifiée, à l’extérieur elle est telle que le compositeur l’a voulue.
Ainsi s’écoulent nos
quatre journées de mer, entre calmes et emballements, confiants que notre
skipper nous mène là où nous voulons aller : passer le Cap Horn. Il est alors
dix neuf heures ses contours sont à portée de nos regards d’autant plus
attentifs que la visibilité est très médiocre si la mer relativement calme. Mais
nul doute, c’est bien lui, maintes fois vu dans tant de livres et de magazines
mais jamais "passé", tout au moins par ceux de la section montagne. Comme par
miracle, produit sans doute par le mélange d’eaux de mer, celle du Pacifique sud
et celle de l’Atlantique sud, les malades de mer se lèvent, tout le monde est
sur le pont, le bouchon saute, le champagne coule, les émotions se lisent alors
sur nos visages !
Il nous reste encore
douze heures de navigation avant d’atteindre l’île Navarino et Port Williams, la
"ville" (un peu moins de 3000 habitants) la plus australe du monde. Port
Williams dispute avec acharnement ce qualificatif avec Ushuaia qui en comporte,
elle, 80 000) et à huit heures nous nous amarrons à Spirit of Sydney (qui tient
donc sa revanche sur Podorange, arrivé bon premier à l’aller), lui-même amarré
au "Mécalvi", vieux cargo datant du premier conflit mondial, racheté par la
marine chilienne et échoué-là volontairement pour servir de yacht club, de
ponton, de bar. Celui-ci est connu de tous les marins du monde, Isabelle
Autissier et Eric Orsenna l’ont récemment brossé avec humour et talent dans
"Salut au Grand Sud". A peine entre-t-on dans son antre qu’on a déjà la
sensation d’avoir un peu trop picolé, car il est mal échoué, et gîte
singulièrement. On imagine alors ce qu’il en est après quelques verres du
cocktail local, le "pisco"…
Faisons court…
Nous nous dégourdissons
les jambes en fin de matinée en parcourant 600 m de dénivelé pour aller au
sommet d’un joli monticule au sommet duquel une vue surplombante sur l’île
Navarino nous est offerte entre deux passages nuageux et neigeux.
Le soir nous dînons chez
Denis, qui n’est pas le nom d’un restaurant, mais le prénom d’un suisse charmant
autant que savant, grand spécialiste de la Terre de Feu, ami de Brice, et qui
vit ici depuis quinze ans. Il nous accueille dans son jardin, dans lequel on
découvre un étonnant potager, comme si nous étions amis de longue date. Autour
d’un "asado", tandis que les braises s’apprêtent à donner toute sa saveur au
bœuf argentin, que la salade du jardin ne demande plus qu’à être "fatiguée",
nous commençons déjà à rassembler des souvenirs qui prendront, un peu plus tard
dans la nuit –car il fait maintenant nuit, même si celle-ci ne dure que deux ou
trois heures- une tournure auquel le pisco donnera toute l’ampleur qu’ils
méritent.
Nous allons, lorsque
Brice aura émergé, quitter Port Williams, tirer les derniers bords pour
rejoindre Ushuaia et c’en sera alors fini de notre belle équipée, conscients
d’avoir eu la chance de vivre des moments exceptionnels, en espérant vous les
avoir fait partager. Notre propos n’était en aucun cas de réaliser des exploits
sportifs, nous voulions, en associant mer et montagne, découvrir comment ces
deux univers se conjuguent, ici, au bout du monde. L’accord est parfait, et je
dois écrire, pour en terminer définitivement, qu’il le fut aussi, entre nous qui
ne nous connaissions pas auparavant. Que de miracles en quatre semaines !